Le sens des Arts Métissés
La marionnette constitue l'essence de mon travail.
Je la considère comme une poupée gigogne qui renferme en elle plusieurs autre disciplines artistiques; A travers ce puissant média artistique, je peux appréhender la création d'un spectacle à la manière d'un alchimiste qui fait fondre différentes matières entre elles dans son creuset pour en extraire un matériaux à chaque fois nouveau, cherchant inlassablement la forme ultime, la pierre philosophale.
Marionnette de proximité, portée, théâtre miniature, d'ombre et de papier, la marionnette constitue un langage inépuisable, une somme de matériaux et de techniques plus ou moins complexes qui combinées entre eux me permettent de donner naissance à un dialogue visuel, à une histoire, à un univers à chaque fois différent et remodelé.
Ces matériaux, ne sont pas que la mousse de latex, le tissu, la résine, le bois et toutes les strates successives qui composent le corps même de la marionnette, mais ce sont également les environnements scénographiques intérieurs et extérieurs, la lumière, le son, la musique en direct, la voix, le texte, la présence et le corps du comédien comme extension de la matière.
Lorsque j'écris un spectacle, j'aime partir de la page blanche plutôt que de récits existants.
Parfois la marionnette est moins évidente car elle ne revête plus la figure humaine habituelle, mais elle est pourtant présente dans le geste, la forme et l'ambiance. D'autre fois, elle sort du cadre pour se retrouver dans la rue, au contact direct avec le public, objet de matière devenu sujet inattendu.
Ce langage particulier, cette multitude d'expressions possible que porte la marionnette me permet alors une grande liberté dans la création de mes écritures. L'histoire se construit souvent en même temps que la matière elle même, passant par des phases répétitives et croisées de fabrication dans l'atelier et de répétition sur scène.
A l'image de la condition de la marionnette et de son manipulateur, l'histoire est double, se construit entre l'imaginaire désirable et fictionnel de l'objet inanimé prenant vie devant les yeux du spectateur, et le propos réel sociétal et parfois brutal qui peut alors en surgir.
De nouveaux récits, libérés de la linéarité de l'histoire, viennent alors produire une autre expérience dramaturgique, mêlant le langage commun d'un objet souvent perçu dans l'imaginaire collectif comme appartenant à l'univers de l'enfance, à un sujet narratif plus engagé et encré dans la réalité.
Chacun de mes spectacles est un mélange permanent de perceptions, de sensations et d'engagements :
Dans Papy l'Boxeur, le recueil d'histoires individuelles pour créer un récit collectif autour de la vie de mon grand père inconnu convoque la mémoire d'un siècle, devenu sur scène un ring et des souvenirs matérialisés par la marionnette,
dans le Cadavre Exquis des nouvelles d'Edgar Allan POE, la métamorphose du corps raconte les folies, les schizophrénies et les angoisses d'une société en plein bouleversement,
La peinture en direct sur papier transparent de peinture contée invite la palette du peintre sur les notes musicales d'une écriture en vers,
la proximité des marionnettes de Projetnituür bouscule les codes et introduit l'imaginaire directement dans le quotidien de la cité,
Serial Couleur invite sur scène la bande dessinée et Z, le dernier né, convoque la figure du zombie comme parabole à nos servitudes volontaires.
Cette dernière création nous rassemble autour d'une culture populaire commune pour mieux de-structurer nos sens et ré-interroger nos êtres sociaux. La perception qui s'impose à l'issue de mes spectacles n'invite à aucune conclusion ferme et définitive. Mes spectacles n'aboutissent pas à des réponse toutes faites, mais guident plutôt vers une recherche de réflexion intérieure qui touche l'intime et vise à transformer notre relation au monde en vision poétique et métaphorique.
Le public occupe la première place dans chacune de mes créations.
Il y est acteur lorsqu'il produit la matière première du récit par ses témoignages, ses interactions lors d'ateliers dédiés, de phases de tests ou de sorties de résidence, il est l'autre côté de la scène, le cœur du spectacle vivant. Il est le regard extérieur qui continue de faire évoluer le spectacle à chaque nouvelle représentation, le questionne, le traverse, le critique, le vit. Il me paraît donc essentiel qu'il puisse se faire son propre récit, voir ce que je n'ai pas vu, comprendre les gestes invisibles qui parcourent l'histoire comme des lignes de fuites qui auraient laissées leur empreintes après que le dessin eut été terminé. Au final, mon écriture se met au service d'un acte fragile et précieux, le spectacle vivant, là où un dialogue inattendu se crée entre le public et l'artiste, où une rencontre insolite peut naitre d'un récit neuf pour créer l'échange et nous offrir le droit de ne comprendre qu'intuitivement, là où l' invisible présence vient faire corps entre moi et la marionnette.



